Alors qu'en Occident, " un des progrès majeurs du féminisme aura été de faire perdre à la prostitution beaucoup de ce qui, autrefois, la faisait aller de soi, en Asie le recours à la prostitution reste de l'ordre de la banalité, voire de l'indispensable rite de passage pour les adolescents mâles.
Comme autrefois dans l'Europe du XIXe siècle. Nul doute, en effet, que les préoccupations culturelles, les codes d'honneur, le sentiment de honte - avec le sens sacré du mariage ou l'importance de la virginité - occupent dans tout le continent asiatique une place plus ou moins essentielle, structurant durablement les relations hommes-femmes, et, parfois, " justifiant " des dramatiques recours à la violence contre les femmes, il est vrai plus souvent en Asie du Sud et de l'Est qu'en Asie du Sud-Est proprement dite (Manderson, Bennett, 2003).
Mais l'évolution en Occident même n'est pas aussi idyllique qu'on aimerait le croire. L'anthropologue Françoise Héritier rappelle l'héritage de notre civilisation. Depuis les Grecs, la culture occidentale n'a cessé de propager l'idée que " le désir féminin ne doit pas exister et que s'il existe ou que s'il excite, il doit être réprimé. Quand une femme manifeste son désir des hommes, c'est une hystérique ou une nymphomane, même encore de nos jours. La prostitution, qu'elle soit féminine ou masculine, est à l'usage des hommes. S'il existe maintenant dans certains cas des exemples d'hommes dont les services sont offerts aux femmes, c'est vraiment une infime minorité " (Héritier, 2003 : 18). Ceci pour rappeler que les jugements de valeurs, si fréquents de la part des Occidentaux en voyage, au sujet de la place de la femme en Asie ou de la forte domination masculine qu'on rattache trop facilement - et souvent par facilité - à la tradition confucéenne (entre autres), sont non seulement à relativiser mais ne doivent pas nous faire oublier les réalités en Occident - chez " Nous " -, comme l'avait subtilement observé Erving Goffman, dans le domaine de la domination masculine et des comportements sexistes qui s'immiscent dans notre quotidien (Goffman, 2002).
Et Françoise Héritier de poursuivre : " Le désir masculin légitime la prostitution parce qu'il est non questionné. Je parle de la pulsion masculine qui considère de son droit de trouver un exutoire à sa disposition. Encore maintenant le discours sur la réglementation de la prostitution et sur la réouverture des maisons closes pose la prostitution comme un mal nécessaire parce qu'on admet un a priori jamais remis en cause : il faut que les hommes aient des corps à leur disposition comme exutoire sexuel. On doit s'interroger là -dessus non pas d'un point de vue moral mais d'un point de vue civilisationnel et du droit naturel. Pourquoi ce privilège accordé aux hommes et qui en fait des êtres de nature aux pulsions irrépressibles ? L'argumentaire généralement proposé dit que les femmes sont du côté de la nature et les hommes du côté de la culture, de la raison et de la maîtrise des passions, mais on s'aperçoit à cette aune que ce sont les hommes qui sont du côté de la nature la plus brutale " (Héritier, 2003 : 19). 
Cela est vrai pour une minorité d'entre eux mais cela reste également le modèle dominant en société, et les " tournantes " sont les exemples récents qui démontrent que les jeunes générations de mâles n'ont rien à envier à la brutalité voire à la cruauté de leurs aînés : la prostitution d'antan, qui était le premier moyen d'accès à la sexualité, a été remplacée par le viol. Une véritable régression dans le pénible chemin pour une plus grande équité entre hommes et femmes… Dans ce domaine, celui de la sexualité et des rapports hommes-femmes, l'Occident peut-il encore se permettre de faire la leçon à l'Orient ? Non, assurément, mais n'occultons pas non plus, comme le souligne distinctement Louise Brown : " Le sexe et l'esclavage sont des partenaires naturels dans un monde forgé par l'homme. En Asie, ils sont absolument inséparables. Les femmes esclaves sexuelles sont un produit intrinsèque de la domination masculine dans les sociétés asiatiques. Ils participent à un jeu vicieux que les hommes jouent avec les femmes.
Elles sont les abusées, les stigmatisées, et le poids amer des valeurs asiatiques. Et elles ne peuvent pas, toujours, continuer à vivre et à mourir en silence " (Brown, 2000 : 255). Peut-être aussi qu'une certaine mondialisation permettrait de mettre fin à ce silence insupportable. En attendant la mondialisation en marche, celle qui s'impose et en Asie tout particulièrement, est déjà la forme à peine dissimulée d'une occidentalisation - doublée d'une américanisation - qui n'a pas fini de bouleverser les sacro-saintes " valeurs asiatiques "…
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