
Le drame aujourd'hui est simple : si la lutte contre le tourisme sexuel effectivement s'intensifie, le fléau semble se répandre et même se développer à une échelle beaucoup plus rapide. Sans compter que l'industrie du sexe rapporte à la Thaïlande cinq à six fois plus que les recettes de la drogue, soit entre 18 et 21 milliards de dollars américains en 1996. Dans ces conditions, comment croire que les 60.000 bordels que compterait le Royaume pourraient disparaître dans un futur proche?
Ne s'agirait-il pas d'abord d'un problème de discrimination envers les femmes et plus généralement envers les plus " faibles ", auquel s'ajoute bien entendu une lutte pour le pouvoir absolu teintée d'un extrême capitalisme des plus sauvages, si souvent repérable et caractéristique dans l'univers masculin ? Citons l'exemple de Lamphan, jeune Thaïlandaise de 15 ans originaire de la province du Nord-Est, vendue par sa grand-mère à un tenancier de bordel de Bangkok. Séquestrée, battue, Lamphan ne voulait qu'une seule chose : mourir. Elle a essayé de se suicider mais ses geôliers ont réussi à l'en empêcher, et le patron du bordel de lui répéter : " Je t'ai acheté et je peux faire tout ce que je veux avec toi ". Et Lamphan de préciser qu'au-delà de l'esclavage sexuel il y a d'abord le souci de nier l'humanité : " Ils ont essayé de briser mon esprit. Ils ont dit qu'ils veulent m'apprendre que je dois faire tout ce qu'ils veulent, immédiatement, sans penser. Ensuite, ils m'ont affamé. Ils m'enfermeront pendant deux jours sans me donner à manger, seulement de l'eau, et ils m'ont dit qu'ils me redonneront de la nourriture seulement lorsque je serais d'accord pour faire ce qu'ils veulent. Puis, ils m'ont apporté une assiette pleine de merde.
De la merde de chien. Ils m'ont dit qu'il fallait que je la mange. Je ne voulais pas, et ils m'ont donc dit qu'ils vont me forcer à la manger. Ils voulaient montrer qu'il était inutile de résister " (Cité in Kristof, WuDunn, 2000 : 141). Le proxénète est d'abord un " bon " capitaliste. Ne plus résister, capituler, se résigner, voilà ce qu'on exige en priorité de celle ou de celui qu'on opprime, alors que c'est tout ce qui reste à celles et à ceux qui n'ont plus rien… Seule éclaircie au tableau : Lamphan s'est échappée (après avoir été re-livrée par la police au patron du bordel une première fois…) et n'a pas été contractée par le virus du Sida, une aubaine, et c'est déjà ça comparée à toutes les autres qui n'ont pas eu cette " chance "… Elle retournera pourtant à Bangkok, pour travailler dans une usine, car - une fois de plus - il n'y a pas d'argent au village… Jeremy Seabrook dénonce avec force et raison les concomitances évidentes entre l'industrie du sexe et l'ensemble du secteur économique (auquel participe fortement le tourisme), ses liens mortifères à la source d'une forme de d'ultra capitalisme débridé, tant vénérée en Asie, malgré la débâcle de l'été 1997 aux conséquences et aux raisons encore inavouables : " Le peuple de Thaïlande concerné par l'industrie du sexe montre quelque perspicacité dans les raisons qui font que le tourisme sexuel est à la fois un problème et un défi : l'échange de perceptions entre clients et travailleurs du sexe, le racisme, l'insatisfaction des constructions occidentales de la sexualité et de la personnalité, la socialisation des garçons qui les rend agressifs, les hommes prédateurs, le statut inégal entre clients et travailleurs, le développement inégal entre les pays qui accordent tant de pouvoir aux touristes sexuels. En même temps, la rapide industrialisation de la Thaïlande, les migrations massives, la dispersion des communautés traditionnelles, la résistance au système familial plus tendu que jamais, l'urbanisation et la dégradation des zones rurales, conduisent les gens dans les villes. Ces migrants ont des raisons bien différentes d'être là que les hommes qui passent des vacances pour profiter du sexe bon marché, de loisirs prolongés, pour fuir les échecs relationnels, ou même pour vivre une forme d'exil " (Seabrook, 2001 : 169).
Pour Jeremy Seabrook, le tourisme sexuel est à l'évidence " un symptôme de la globalisation ", un aspect du désenchantement d'un monde livré au marché. Economie en plein essor, l'industrie du sexe s'enrichit sur la misère du monde et représente en Thaïlande la plus importante économie souterraine : le revenu annuel de ce secteur est évalué, en 1998, entre 22,5 et 27 milliards de dollars américains, soit 10 à 14 % du PNB (Courrier du Vietnam, 1998 : 6). Une forte hausse en moins de deux ans ! Heather Montgomery relève suite à une enquête réalisée auprès des enfants prostitués en Thaïlande que " cette exploitation n'est pas advenue par la prostitution mais du fait de la pauvreté générale et de l'exclusion sociale " (Montgomery, 1998 : 149). L'Etat, selon lui, s'est montré parfaitement incapable de s'occuper de " ses " enfants, explique l'auteur, des enfants-victimes qu'il faudrait savoir écouter avant de toujours vouloir parler à leur place, y compris dans le domaine sensible de la lutte contre la prostitution enfantine. En ce sens, cet auteur rejoint le chercheur thaïlandais Ing qui, dix ans avant lui, accusait sans détours l'Etat thaïlandais de proxénétisme compte tenu notamment du pouvoir absolu de la police, de la corruption généralisée et des liens intrinsèques entre les forces de l'ordre et le milieu mafieux de la prostitution (Ing, 1990 : 160). Dans ce domaine également, peu de choses semblent avoir changé depuis une décennie… Le quotidien Libération du 27 novembre 1998 rapporte qu'une étude du Bureau International du Travail (BIT) considère qu' " en Thaïlande les femmes qui se prostituent dans les villes rapatrient près de 300 millions de dollars, par an, dans les zones rurales : un montant souvent supérieur aux budgets de développement financés par le gouvernement ". Un dit " miracle " économique cependant éphémère dont la fragilité a éclaté au grand jour à compter de juillet 1997. Les chercheurs R. Bishop et L. Robinson insistent lourdement sur les responsabilités d'un ultra-libéralisme destructeur et arrogant, ils évoquent le fossé croissant entre les ruraux et les citadins, et les hordes de laissés-pour-compte qui hypothèquent fortement le " sauvetage " de l'économie nationale : " Ceci signifie plus de familles désespérées, davantage de femmes et plus de jeunes filles recrutées dans la prostitution, et des conditions de travail toujours pires (plus grande compétition, salaires moindres, menaces plus sérieuses sur l'état de santé, puisque le safe sex devient un luxe que bien peu de filles peuvent se permettre) " (Bishop, Robinson, 1998 : 252). Au-delà de la seule Thaïlande et même au-delà du tourisme de la dérive, c'est aussi de la prostitution en elle-même qu'il s'agit de débattre - sans passion excessive et sans concession arrangeante -, même si la discussion s'annonce sur ce thème évidemment moins consensuelle que celle ayant trait au seul tourisme sexuel conc ernant des enfants. Nul doute, enfin, que pour juguler cette extension de la misère, on ne pourra faire l'économie de s'atteler aux vrais problèmes de la population locale : lutte contre la paupérisation criante, accès aux droits politiques et syndicaux, meilleure éducation et scolarisation, mise en garde contre le culte de l'argent qui autorise tous les dérapages, mobilisation contre l'exploitation éhontée des femmes et des enfants " utilisés " comme de simples et pratiques biens de consommation, etc. Le monde n'est pourtant pas une marchandise, et le tourisme sexuel n'est pas une fatalité ! C'est ce qu'on pense secrètement mais pas forcément ce qui se voit et se passe dans la réalité…
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