
Mais dans les villages, l'application de cette loi est difficile à respecter, et pour cause : " Autrefois, seules les prostituées se couvraient la poitrine, aussi la nouvelle réglementation est-elle assez impopulaire ". Cette mesure, raconte l'auteur, a été prise en raison du flux de touristes américains venus à grands frais " braquer leur caméra sur les seins découverts des Balinaises ". Avec le vote de cette loi, pense-t-il alors, " les obsédés sexuels sont moins nombreux à Bali. On ne peut que s'en réjouir " (Chegaray, 1953 : 34). Plus d'un demi siècle a passé depuis ces dires. Qu'en est-il en 2005 ? A vrai dire le tableau n'est pas très rose. A Bali, île des dieux toute dédiée au tourisme international, la drogue et la prostitution font des ravages depuis une quinzaine d'années, même si les deux fléaux restent discrets et souffrent d'une grande indifférence et d'un silence très entretenu par les autorités afin de ne pas alerter touristes et investisseurs.
L'exemple, rapporté par Sugi B. Lanus, d'une jeune fille travaillant à la plonge dans un restaurant aux abords du lac Batur au centre de Bali, et qui d'un seul coup décide d'aller dans le sud touristique avec l'espoir d'y gagner plus d'argent, est éloquent. Elle refait son nez en silicone " pour être plus occidental et donc plus moderne "), devient serveuse à Kuta et finira par se prostituer sur la plage et dans les bas-fonds sordides de Sanur. C'est la course à l'argent facile et rapide qui attire ainsi certains jeunes gens, victimes inconscientes d'une forme de mondialisation ravageuse. Le cas de cette fille n'est pas isolé tant le miroir de la consommation fait recette pour les jeunes Indonésiens : " Je voulais plein de fric pour assurer mes vieux jours " est la réponse qui revient le plus souvent. Ces " travailleuses du sexe " ont toutes des amants locaux et dealentbali-protitution02.png souvent de la drogue pour leurs amoureux également protecteurs en cas de coups durs… Elles possèdent des motos et d'au

tres " biens " et, lors des grandes cérémonies annuelles à Bali, telle Galungan, Kuningan ou Nyepi, elles retournent au village avec une montagne de cadeaux à offrir, comme pour bien prouver leur réussite à la ville. Un " succès " attribué au fait d'engranger ce qu'il est convenu d'appeler localement les " tourism dollars ".

Dans l'île, on peut distinguer essentiellement deux types de prostitution : celle du peuple et celle de l'élite. La première (dite " low class ") est une prostitution de bas étage où les prostituées - surnommées ayam kampung (" poules du village ") - sont d'abord des Javanaises. Leur nombre s'étale de 150 000 à un million, rien qu'à Bali. En 2001, la passe se situe entre 10 000 et 40 000 Rp (1 et 4 euros). Si la plupart des prostituées sont des filles originaires de Java, les proxénètes sont presque tous des Balinais. L'un des lieux de ce commerce de la chair de bas étage se trouve au Carik Komplex à Denpasar, principale centre urbain de l'île. La seconde (dite " high class ") est une prostitution " secrète " à destination surtout d'une clientèle touristique. Elle concerne les " poules de luxe " et a lieu aux abords ou à l'intérieur des discothèques, bars, hôtels… Tenue donc secrète autant que possible, cette prostitution dérange davantage les autorités indonésiennes car elle mettent à mal autant l'image, la fierté et la réputation d'une île vendue au tourisme international comme étant un paradis tropical (Sugi, 2001 : 168-169). De fait, deux raisons expliquent le secret : l'affairisme de l'industrie touristique et l'adat Bali (tradition/coutume balinaise). Le premier relève du domaine économique et politique, c'est le développement de Bali qu'il s'agit de préserver ; le second concerne la riche culture et l'héritage historique, c'est la sauvegarde du patrimoine artistique et culturel des Balinais qu'il importe de sauver… Dans les deux cas, c'est le tourisme qui est en cause. C'est lui, avec le développement qu'il suppose, qui justifie et " développe " la prostitution dans l'île. Par la bouche d'un de ses amis, Sugi B. Lanus confirme cette dérive en rapportant son propos : " Existe-t-il une seule destination touristique qui soit préservée des fléaux de la drogue et de la prostitution ? Le tourisme, sereinement, a besoin d'eux " (Sugi, 2001 : 171). Je ne peux qu'acquiescer ce triste constat ! Alors Thaïlande et Bali, même combat ? Sans doute, seules les nuances changent. Mais ces spécificités sont aussitôt emportées par la vague de mondialisation qui ramasse tout sur son passage…
Conclusion:

Les principaux analystes de la situation sociale en Thaïlande - mais on pourrait faire le même constat pour Bali - sont unanimes pour considérer que l'avenir paraît pour le moins morose, comme le constatent par exemple R. Bishop et L. Robinson dans leur étude sur les interactions entre culture sexuelle et miracle économique : " Si le tourisme doit effectivement être aussi central pour la renaissance économique thaïlandaise qu'il l'a été pour l'ère du développement rapide - et il peut difficilement en aller autrement puisque les projets en cours ne conçoivent pas de nouvelle orientation en matière de politique industrielle ou agricole -, le sexe continuera à être essentiel pour le tourisme ainsi que pour le redressement économique de la nation " (Bishop, Robinson, 1998 : 251). Les auteurs analysent ce trop fameux " miracle " thaïlandais, un temps modèle des capitalistes les plus fervents, et qui s'est avéré en fait reposer sur l'exploitation à outrance des femmes, des enfants, des minorités, des plus démunis, dans un environnement de corruption endémique et généralisée.
bali-protitution05.pngConstatant la banalisation du commerce du sexe en Thaïlande, Thanh-Dam Truong écrivait dès la fin des années 80 : "

Cela reflète aussi l'échec des politiques de développement visant à améliorer le niveau de vie des pauvres en milieu rural et urbain, et à réduire le taux d'exploitation sur le marché du travail, particulièrement en ce qui concerne le respect du travail féminin ", et de préciser qu'au royaume de Siam, " une très jeune fille peut être "louée" pour trois heures à 85 "guichets" pour 35 $US " (Truong, 1989 : 342-343). La situation ne s'améliorera guère au cours des deux décennies suivantes, elle s'adaptera plutôt aux nouvelles réalités du marché et au contexte géopolitique reconfiguré… Ainsi, au milieu des années 90, avions-nous indiqué l'aggravation - et les conséquences dramatiques - de la prostitution à des fins touristiques (Michel, 1995 : 182-201), une situation qui, avec la crise économique de 1997 et les turpitudes du consumérisme et de la mondialisation, s'est encore détériorée ces toutes dernières années. Cela bien en dépit d'une réelle amélioration des législations en vigueur (mais les nouvelles et diverses lois sur la prostitution ou sur la lutte contre la pédophilie et le trafic d'enfants ne sont que rarement appliquées, pour l'instant du moins…) et d'une prise de conscience évidente de la part de la population thaïlandaise, notamment en raison des ravages du Sida. Mais selon W. Bello et d'autres chercheurs, la situation est critique, et la Thaïlande sera prochainement - triste record - le seul pays du globe dont la population devrait baisser en raison du Sida (Bello, 1998 : 224). Dans ce contexte laborieux, la prostitution touristique en Thaïlande est à l'heure actuelle un syndrome aussi inquiétant qu'extrême de la misère noire d'une triste et inquiétante mondialisation.

Pour Richard Poulin, le tourisme international constitue incontestablement un des facteurs de développement de la prostitution en général, et de celle des mineurs en particulier, sans oublier leur traite à l'échelle globale : " Par ailleurs, les revenus du tourisme sexuel profitent à une série de personnes, des managers de bars et de cabarets aux intermédiaires, des guides touristiques au personnel hôtelier et aux chauffeurs de taxi, etc., et à un nombre très important d'entreprises comme les chaînes d'hôtels, les compagnies de transports, les restaurants, sans compter le fisc " (Poulin, 2005 : 47-48). Bref, plus que la prostitution, c'est l'ordre du monde qu'il convient de repenser. Par exemple en tordant le cou au cycle infernal de la servitude que certains entretiennent savamment et exercent impunément sur d'autres, puis en luttant pour une plus grande autonomie des populations oppressées sous le joug qui n'a rien de fatal de " l'immondialisation " (Michel, 2005).
Dans l'attente de ces jours meilleurs, dans l'immédiat fort improbables, concluons par ces propos de Susanne Thorbek, il est vrai une fois de plus guère rassurants sur le monde à venir : " La demande croissante pour des relations sexuelles et les formes d'exploitations qu'elles prennent sont le résultat de la combinaison des structures globales du marché du

travail, de la promotion touristique, et des vieilles idées sur le sexe, la race et les classes sociales, exprimées sous une nouvelle - mais pas toujours - forme " (Thorbek S., Bandana P., 2002 : 38). Le tourisme sexuel serait-il le dernier avatar d'une nouvelle forme d'impérialisme planétaire ou marquerait-il le premier signe tangible de la déroute de la mondialisation malheureuse ? Pendant que le tourisme sexuel se répand telle une traînée de poudre sur l'ensemble du globe, le débat reste largement ouvert… Les solutions restent à imaginer, et le temps de l'action, lui, reste à planifier !