
Sans revenir ici sur l'évolution amplement analysée de la prostitution en Thaïlande et sur l'inventaire de ceux qui s'y adonnèrent au fil de l'Histoire - des coolies chinois du XIXe siècle jusqu'aux GI's et le programme " Rest & Recreation " pendant la guerre du Vietnam, en attendant la relève des soldats perdus par des touristes " inoffensifs " en goguette -, on remarque que, parmi les étrangers, les Occidentaux ont notamment développé une mythologie incroyablement féconde autour des vertus inestimables de la femme thaïlandaise.
Films et romans ont largement alimenté et véhiculé ces images éculées d'impossibles icônes tant désirées et si désirables. L'image de la femme thaïlandaise, avec son arsenal de confortables clichés pour Occidentaux en mal de virilité, est aussi utilisée sans scrupules par les prestataires et organismes officiels de voyage : " Chiang Mai ne fascine pas seulement par la beauté de ses paysages, les femmes de la ville sont aussi considérées comme étant les plus belles de tout le pays et sont particulièrement fières ", peut-on ainsi lire dans Reisen in Thailand (Bangkok, n°5, mai 1994). Une autre brochure officielle vante et vend les qualités des Thaïlandaises comme suit : " Les femmes thaïlandaises sont reconnues pour leur grâce, leur gentillesse, leur politesse et leur nature attentionnée. Elles sont aussi des mères affectueuses et des femmes au foyer méticuleuses qui font d'elles de parfaites compagnes de vie " (What's on Where to go, Thailand this Week, " Let Thai Contacts be your Cupid ", Bangkok, 15 mai 1994). Une image fantasmée qui se transpose aussitôt sur le plan sexuel : dans l'imaginaire occidental, nourri de sentiment de supériorité et d'idéologie coloniale, les femmes thaïlandaises - et au-delà " asiatiques " - seraient donc faciles à conquérir voire à posséder (Michel, 1995 et 1998).
De brochures quadri en cartes postales, puis de tribaux en tripots, les touristes découvrent de bien tristes tropiques, et Bernard Formoso déplore le fait que les visiteurs en Thaïlande se contentent des habituels clichés et des itinéraires sans surprises : " (…) ils ne retiennent que les rares sites 'typiques' encore préservés dans la jungle urbaine de Bangkok (la cité royale, les grands temples, le marché flottant) ; auxquels s'ajoutent Pat Pong, ses boîtes de nuit et son armée de filles de joie, les 'tribaux' du Nord mis en scène par les tour operators ou encore les plages de sable fin de Phuket et de Ko Samui " (Formoso, 2000 : 154). Empli sinon conquis par ces visions idylliques d'un pays tout en sensualité, le passage à l'acte est tentant pour le touriste en vacances, ce badaud anonyme loin de chez lui et de ses habituelles restrictions… Le profil des clients occidentaux est connu, souvent étudié en même temps que celui des prostituées, et varie accessoirement selon les lieux et les époques (Truong, 1990 ; Michel, 1995 ; Cohen, 1996 ; Bishop, Robinson, 1998 ; Seabrook, 2001).
Des clients étrangers sur la sellette, depuis belle lurette - et pour cause -, et des clients " nationaux " bien trop oubliés, en partie en raison de l'aveuglement dû à la mauvaise conscience occidentale... Gardons en effet à l'esprit qu'aux yeux de la clientèle globale, les étrangers ne représentent qu'une faible proportion, ce que le livre de Louise Brown, Sex Slaves, s'attache à démontrer, car il s'agit dans ce domaine de récuser quelques idées reçues bien ancrées : l'industrie du sexe en Asie proviendrait essentiellement de la demande de touristes sexuels occidentaux… C'est ce que nous montrent sans arrêt les médias, il est vrai notamment sur les exemples philippin et thaïlandais. Si ces cas sont bien entendu évidents et même si le tourisme sexuel, tout comme la pédophilie, ne cessent aujourd'hui de progresser dans la région d'une manière absolument dramatique, L. Brown rapporte à juste titre que la majorité des clients de prostitués femmes ou enfants sont avant tout des hommes asiatiques. Cela n'absout en rien évidemment les abuseurs occidentaux des enfants et des filles asiatiques, mais cela permet de rétablir une vérité tragique, bien loin de la gestion de notre culpabilité judéo-chrétienne caractéristique du débat en Occident. Et Louise Brown a le mérite de démolir des pans entiers de ce qui est à la base des trop fameuses " valeurs asiatiques ", tout en montrant aussi que l'industrie du sexe est essentiellement le résultat d'une société intensément dominée par les hommes (Brown, 2000). Une interprétation confirmée, d'une autre manière, par Bernard Formoso qui rappelle utilement que dans un pays de " longue traditi on de polygamie et de mercantilisation des femmes, avec une interprétation très accommodante de l'acte méritoire bouddhique et du fait aussi d'une économie nationale qui repose sur le principes des migrations tournantes, la demande intérieure prévaut ", et l'ethnologue de souligner avec justesse que " La prostitution répond d'abord et avant tout aux désirs des hommes thaïlandais " (Formoso, 2001 : 67).
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