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PROSTITUTION DES MINEURS Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Enfances décomposées

CERTAINS sujets brisent difficilement le silence. L’exploitation des enfants par des réseaux mondiaux de prostitution liés à la terrible progression du tourisme sexuel oblige autorités et organisations de défense des droits humains à réagir. A l’initiative du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), une centaine de gouvernements se retrouvent avec de nombreuses institutions en Suède du 27 au 31 août, afin d’élaborer une stratégie commune pour réprimer ce fléau. Un million d’enfants rejoignent chaque année, dans le monde entier, les rangs des victimes du tourisme sexuel et de la prostitution organisée. Lucrative activité, dont le profit se chiffre en milliards de dollars ; industrie en pleine croissance, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud de la planète, tant la " demande " est forte et l’offre sans limites. Commerce mortifère, qui se traduit en enfances détruites, en viols, en sida. Pour la première fois, la communauté mondiale entreprend d’affronter un problème dont les dimensions internationales ne peuvent plus échapper aux responsables politiques.

Les faits étaient connus depuis bien longtemps, et chacun semblait prendre son parti de voir Manille, Bombay ou Bangkok transformées en vastes bordels (2). Certes, entendait-on, peut-être ces centaines de milliers de victimes ne sont-elles pas toutes consentantes, mais du moins ont-elles un emploi ; certes, quelques-unes d’entre elles semblent très jeunes, mais en Asie la maturité vient si tôt... Des enfants ? Mais qu’appelle-t-on un enfant ? Quinze ans ? Douze ans ? Allez savoir ! Huit ans ? Cinq ? C’est là que survenait, que survient encore, la dénégation. Or l’aveuglement n’est plus possible tant ce marché est devenu massif, envahissant, alourdi chaque année de nouveaux témoignages. Les clients des prostituées craignent tant le sida qu’ils les recherchent de plus en plus jeunes, les pensant ainsi non contaminées. C’est ignorer l’habileté et le goût du lucre des souteneurs qui, louant très cher les services d’enfants vierges, leur font refaire à plusieurs reprises des " virginités " hautement rentables. C’est ainsi que l’on compte en Thaïlande, selon l’estimation de l’Unicef, environ 300 000 enfants de moins de seize ans travaillant dans des bars et des maisons closes. Hermétiquement closes puisque ces enfants, dont la majorité ont été enlevés ou achetés dans le nord du pays partie la plus pauvre de la Thaïlande, peuplée de minorités sont enfermés de jour comme de nuit. Ils sont d’abord livrés, dans une chambre gardée, à leurs premiers clients, qui défileront au rythme de dix à quinze par jour. Pour la plupart, ces rapports sexuels contraints s’accompagnent de coups et de mauvais traitements de toutes sortes. Mme Marie-France Botte, une jeune assistante sociale belge, est parvenue, au péril de sa vie, avec des équipes thaïlandaises, à faire libérer 1 400 enfants des maisons closes de Bangkok : " On les viole, on les affame, on les brûle avec des cigarettes, on les blesse à coups de ceinture, voire à coups de couteau, on les torture parce qu’ils ne veulent pas du soi-disant ``nouvel amour``. Et, au bout du chemin, on les laisse crever de ces mauvais traitements et du sida (3). " Ce " nouvel amour " est celui que les pédophiles, occidentaux ou non, prônent inlassablement et qu’ils mettent en pratique, au mépris de toutes les lois. Certes, la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant (20 novembre 1989) prévoit l’interdiction de toute prostitution enfantine. Certes, le code pénal français punit de cinq ans de prison les relations sexuelles rémunérées avec un enfant de moins de quinze ans, et de vingt ans de réclusion criminelle toute " atteinte sexuelle " sur un mineur de moins de quinze ans " commise avec violence, contrainte ou surprise ". Il n’en demeure pas moins que toute une littérature de propagande fleurit librement, sous couvert d’expression artistique, sans que leurs auteurs soient le moins du monde inquiétés. On peut ainsi lire, sous la plume de Gabriel Matzneff, de retour d’un voyage aux Philippines (4) : " Amoureusement, ce que je vis en Asie est très inférieur à ce que je vis en France, même si les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare. Oui, un piment, mais seulement un piment : une épice et non le plat de résistance. " Mais les " clients " des enfants prostitués ne sont pas tous des pervers. La plupart sont des citoyens ordinaires, sans habitudes apparentes particulières. Leurs goûts sexuels s’exercent plus facilement à l’étranger que chez eux, où les risques sont plus grands. Avec les gamin(e)s du tiers-monde, tout est tellement plus simple... C’est l’enfant matière première, l’enfant qu’on achète, qu’on loue, puis qu’on jette peu importent les conséquences. Les suites commencent pourtant à être connues : c’est l’explosion de l’épidémie de sida dans toute l’Asie, notamment en Thaïlande et en Inde, où la prostitution enfantine atteint des seuils jamais égalés. Ce sont des enfances saccagées par des pédophiles venus d’Occident, du Japon ou, plus nombreux encore, du pays lui-même. Et ce proxénétisme s’accompagne d’une propagation de la pornographie mettant en scène des enfants, industrie florissante. Car les clients sont les mêmes. Ceux qui recherchent des enfants sont aussi ceux qui les filment puis distribuent tout ce matériel, de plus en plus facile à produire grâce aux Caméscope et autres appareils de vidéo amateur. Selon Interpol, l’Allemagne est le principal producteur de ce type de films, les Pays-Bas et le Royaume-Uni sont de vastes centres de distribution, les Etats-Unis le plus gros marché, avec un chiffre d’affaires annuel qui dépasse le milliard de dollars. Ce commerce, sans délaisser l’Europe et l’Amérique du Nord, se déplace lentement vers l’Asie. Tout démontre que dans ces deux domaines prostitution et pornographie enfantines il n’existe plus de zones préservées. Le Cambodge et le Vietnam sont touchés de plein fouet, comme l’est toute l’Amérique latine, notamment le Brésil et la Colombie.

Source: Le Monde diplomatique, Claire Brisset

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